Citer cet article: CASTELLANA Robert 2024. La fête juive de Soukkot (Souccot) et les traditions religieuses des palmes dans le monde méditerranéen. Chapitre 4/4: les cabanes. CRP ed. Publication en ligne. Lien
Abstract. La fête juive de Soukkot s’apparente à des coutumes agro-pastorales dont la cabane au toit de palmes, la soukka (ou soucca), offre une illustration emblématique. La construction de ces cabanes obéit à quelques règles rituelles sommaires. Elles doivent ainsi être édifiées en plein air, balcon, jardin, cour ou terrasse. Le toit doit à la fois donner de l’ombre, mais aussi laisser voir les étoiles et passer la pluie. Il est généralement fait de palmes. D’autres végétaux sont pourtant admis, mais il semble bien que le palmier, l’arbre emblématique de la Terre Sainte, jouisse de nos jours d’une faveur particulière. Abri provisoire, la cabane doit enfin être un lieu convivial, où l’on va se réunir durant toute la semaine à l’heure du repas. Il arrive aussi qu’on y dorme, car cette tradition passe pour la commémoration de la longue errance dans le désert qui suivit l’expulsion des juifs d’Égypte. Traditionnellement situé en 1300 BC, cet épisode fondateur n’est en fait ni documenté, ni daté. Après la destruction du temple à l’époque romaine, la fête de souccot se maintiendra jusqu’à nous jours dans l’espace domestique des cabanes. Elle a donné lieu à un riche ensemble de traditions populaires.
Sommaire du chapitre
Fête des tabernacles et traditions populaires.
La décoration des cabanes.
Coutumes et superstitions.
Souccot aujourd’hui.

Le tabernacle (reconstitution) Oliver Denker
FÊTE DES TABERNACLES ET TRADITIONS POPULAIRES. On appelle tabernacle le temple itinérant où se déroulait le culte durant l’exode d’Egypte. Il sera remplacé par un édifice fixe lorsque les juifs s’installeront à Jérusalem. Le tabernacle désigne aussi la cabane (soucca) qui a donné son nom à la fête contemporaine. La fête des tabernacles se tenait originellement à l’occasion d’un pèlerinage à Jérusalem qui durait sept jours. On érigeait à cette occasion des cabanes où résidaient les pèlerins en souvenir de l’Exode. La fête des cabanes se tient au cours de la semaine qui suit le Nouvel An, après le jour dit du Grand Pardon, Yom Kipour. Il s’agit d’un calendrier de type luni-solaire, puisque fixé à l’apparition de la première lune de l’équinoxe d’automne. Située en automne, la fête de Souccot était une fête agraire des moissons, marquée notamment par la cérémonie de l’eau puisée à la source du temple et versée sur l’autel, dans une ambiance festive, afin d’obtenir des pluies pour l’année à venir. Les principales prescriptions rituelles concernent l’emplacement des cabanes (elles doivent être bâties en plein air) et leur toit (schach) qui doit laisser voir les étoiles et passer la pluie. Le toit des cabanes est souvent fait de palmes dans les régions où se trouvent des palmiers. Il ne s’agit pas toutefois d’une prescription rituelle et d’autres végétaux sont largement admis. La cabane est un lieu où l’on prend le repas, voire où l’on dort, ce qui est une prescription rituelle. C’est aussi un lieu de partage où l’on reçoit les proches ou les voisins. Une chaise vide est réservée à des invités venus de l’au-delà, et parfois à des rabbins prestigieux décédés. On trouve souvent aussi la chaise du prophète Elie. Un juif nécessiteux, considéré comme un invité remplaçant de l’Ushpitz du jour, pouvait par ailleurs, être installé à une place d’honneur en bout de table. La tradition conviviale de la fête en fait aussi une fête culinaire. Outre toute la richesse de la cuisine juive, on note la place importante du miel sous forme de distribution de gâteaux ou de pommes trempées dans du miel.

Illustration: Picart Bernard Antoine Auguste. Repas de Juifs pendant la Fête des Tentes. Bruzen de La Martinière – 1721.
LA DÉCORATION DES CABANES. Les murs des cabanes étaient souvent décorés de peintures reproduisant des paysages de Jérusalem, des scènes bibliques, des fêtes juives ou des représentations des sept invités. Les familles les plus riches engageaient à cet effet des artistes. Quelques-unes de ces décorations ont été conservées dans des musées. On pouvait aussi acheter de telles décorations accompagnées des prières de la fête. Dans la tradition judéo-marocaine (notamment), on apportait parfois dans la soucca le rideau de la synagogue fermant l’Arche sainte et dissimulant les rouleaux de la Torah, le Parokhet. Le plafond des cabanes faisait plus particulièrement l’objet de décorations consistant dans divers objets suspendus, généralement des fruits. Au Maroc par exemple, les cabanes étaient décorées de fruits qui pendaient au plafond et de riches tissus et tapis. On utilisait des roseaux ou des branches de palmier pour les murs et le toit. Dans chaque angle on plaçait des roseaux de grande taille dits amudei (colonnes) ou edei (témoins). En Alsace, le plafond de la soucca était formé d’un treillis de branches de sapin. On accrochait au plafond un oignon piqué de plumes de coq, appelé chauté. En Pologne, on suspendait au plafond des oiseaux faits de coquilles d’œufs peintes et d’ailes en papier confectionnés par les enfants. Les enfants allaient aussi dans les bois avec leurs parents récolter des branches de saule. Les cabanes étaient par ailleurs éclairées par des bougies placées à l’intérieur de noyaux de fruits. En Orient notamment, on soignait l’aspect extérieur de la cabane. En Ouzbékistan, l’entrée était ainsi décorée d’un arc de feuilles de saule. La chaise du prophète Elie se trouvait dans l’un des coins. Les Juifs de Boukhara allumaient une bougie en l’honneur de l’invité du jour. En Ouzbekistan toujours les cabanes étaient grandes – environ 50 m2 sur 4 m de hauteur. Leurs murs étaient ornés de tissus colorés brodés de fil de soie. Le sol était recouvert de tapis, de matelas et de riches couvertures. Au plafond pendaient différents fruits, melons, raisins, pommes et grenades, ainsi qu’un mélange de menthe, de basilic et d’herbes aromatiques (nasboi). Les Juifs irakiens appelaient Id-al-Sikha la fête de Souccot. Le toit et les murs de la cabane étaient faits de feuilles et de branches de palmiers dattiers (appelés tzaaf). Des bancs (nom Au Yémen, une pièce avait parfois une ouverture couverte tout au long de l’année et remplacée par du feuillage pour la fête. Une lampe à huile à sept bougies (nommée kirai), était allumée et suspendue au plafond. Les hommes étaient assis dans la cabane et les femmes dans une grande pièce (appelée diwan).més traar), étaient placés dans les cabanes avec là encore la chaise d’Elie dans l’un des coins.

Illustration : Chagall 1916. The feast of the tabernacles
COUTUMES ET SUPERSTITIONS. Les jeunes hommes célibataires avaient l’habitude de se rendre à la cabane à la recherche d’une épouse. Après la fête, les femmes utilisaient les fruits suspendus dans la cabane, pour du jus de grenade ou de la gelée à base d’étrog offerts à celles qui ne parvenaient pas à tomber enceintes. La coutume de s’envelopper dans un drap blanc la dernière nuit pour observer son ombre au clair de lune afin de connaitre leur avenir et celui de leur famille était notamment attestée chez les Juifs ukrainiens. En cas de mauvais présage, on faisait des dons à des nécessiteux pour obtenir le pardon. La Soucca Tune était entièrement constituée de palmes et décorée de foulards colorés. On fabriquait des suspensions en fil de fer pour les Kandils (verres servant de lampe à huile) accrochés au plafond avec les grenades et les grappes de dattes. On tressait aussi des jouets avec les feuilles du palmier, dont le Chameau, un tressage né dans les palmeraies de Gabès. Au Maroc (et ailleurs), on répétait la dernière nuit de la fête, en guise d’expiation, un rituel coutumier de Yom Kippour, le kaparot, consistant à faire tournoyer un poulet vivant ou de l’argent au-dessus de la tête d’une personne. Au Maroc, comme dans nombre d’autres communautés, le bedeau (shamash) distribuait après la prière du dernier jour les cinq branches de saule avec lesquelles on frappait cinq fois le sol de la synagogue. De retour à la maison on secouait les feuilles de saule au-dessus de la tête des membres de la famille, en signe d’une année bénie. Au Maroc, on conservait le myrte du bouquet rituel à la maison pour ses propriétés particulières. On cuisinait ses branches pour les femmes qui ne parvenaient pas à tomber enceintes. Le loulav et le myrte séché étaient également conservés jusqu’à la Paque (Pessa’h), pour allumer le four qui cuisait les pains azimes (matzot) ou pour brûler le pain levé (hamets).

« It is traditional to eat and sleep in the sukkah for one week each fall, as a way of practicing a kind of ceremonial homelessness and empathizing with those who don’t have a roof over their heads. As a political statement, and as a way of transferring the prize money to those in need, Sukkah of the Signs is clad with cardboard signs purchased from destitute individuals across the country. »
SOUCCOT AJOURD’HUI
Un concours de design a été organisé en 2010 à New York pour réinventer la traditionnelle soucca à l’aune de matériaux et tendances contemporaines. Lien
Voir aussi: Soukka dense, ou l’art juif des cabanes urbaines. Lien
EN SAVOIR PLUS
Anonyme 2007. Souccot. Quelques lois et traditions. In Morasha, n°58. Link
Rabbin Dobrinsky, Herbet C., Un trésor de lois et coutumes sépharades, Yeshiva University Press
Shkalim Esther, Une mosaïque de traditions israéliennes, Devora Publishing Company
Colloque l’étude des traditions populaires juives en Europe (XIXe-XXe siècle) : réseaux, méthodes, pratiques. Colloque organisé par Céline Trautmann-Waller (université Paris 3) et Jean Baumgarten (CNRS, EHESS, Paris).
Les savants, du XIXe siècle jusqu’à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, nouèrent, autour d’enquêtes, de questionnaires, du classement de sources, d’éditions critiques et de l’analyse des traditions populaires juives orales et écrites, de nombreux contacts scientifiques à travers l’Europe, par le biais de correspondances privées, de sociétés folkloriques, de collectes ethnographiques, de musées, de revues et par un travail de définition et de délimitation de la notion de folklore juif. Entre Berlin, Paris, Vienne, Prague, Budapest, Saint-Pétersbourg, Vilno, Kiev et Varsovie, notamment, entre savants juifs et non juifs se tissent des liens, une réflexion fondée sur des méthodes, des outils, des présupposés théoriques communs.